Le thème choisi pour la cinquième session de notre université d’été nous est venu à l’écoute de plusieurs intervenants de l’été dernier, qui ont estimé nécessaire de rappeler au jeune public des « armes de la création » une condition préalable à leur entreprise, presque tous en usant de la même expression : « commencez par vous fixer un but ». Encore qu’il ne s’agisse pas là, à proprement parler, d’une « arme » du créateur, on peut en revanche se demander, devant la mention aussi fréquente d’un tel prérequis, pourquoi nous n’en avons fait un thème d’étude qu’après quatre ans : c’est en fait que la formule, à la réflexion, ne va pas de soi, et peut même paraître en elle-même contradictoire. Peut-on vraiment fixer un but, et la grande aventure de notre partenaire, le Puy du Fou, n’oppose-t-elle pas le plus éclatant démenti à l’idée que se détermine préalablement une cible, sur laquelle aligner la rectitude d’un parcours en quelque sorte défini par avance ? Et cette orientation première vers un but constitue-t-elle même une fin ? Le mot « fin » lui-même semble problématique, dans la mesure où la cible visée pourrait reculer, sinon changer à mesure qu’on progresse vers elle : en somme les voies de la création semblent n’avoir jamais de fin.
On dira que les fins participent plus apparemment que les buts d’une transcendance, et on aura doublement raison, dans la mesure où en effet elles relèvent, littéralement, d’une exigence plus haute – c’est l’un des sens, qu’on pourrait dire vertical, de la transcendance – et où elles glissent en permanence vers un horizon de fuite à mesure qu’on prétend s’en approcher – c’est le sens, en quelque sorte horizontal, qu’un Sartre donne au mot dans sa Transcendance de l’ego. Mais il ne faudrait pas pour autant négliger le fait que la transcendance se compose d’immanence, ou pour le dire plus simplement, que les moyens ne cessent d’informer la fin. Dans La prose du monde, Merleau-Ponty évoque les mouvements du pinceau de Matisse, filmé en plein travail : il semble sous l’objectif de la caméra hésiter entre plusieurs traits avant de choisir son parcours définitif, mais quandle peintre se décide pour telle touche, ce n’est pas par le miracle d’une cause inaperçue, il est moins inspiré qu’aspiré par son intention de dire. De même la parole ne traduit pas une phrase idéale (qu’est-ce qui constituerait celle-ci, sinon des mots dont il resterait à expliquer derechef l’origine ?), mais s’élabore à mesure qu’elle tente de dire, s’ajuste en progressant, tout entière jetée vers sa cible, écartant en chemin des significations dont l’absence est aussi révélatrice que le choix qui les exclut. Elle ne se fixe pas tant un but qu’elle ne le découvre en se déployant, elle ne part pas d’une intention claire de signifier, elle est cette intention qu’il lui reste à réaliser, et découvre en quelque sorte ce qu’elle dit en le disant : la voie de la création est ici création même.
Or cette intime alliance des fins et des moyens, cette nature conjointe des fins, immanente et transcendante, nous semble pouvoir structurer les trois voies majeures de toute création humaine, et même en composer un parcours significatif.
La perspective la plus proche, parce qu’elle figure un peu l’enfance de l’art en matière de création, et parce que le créateur commence souvent par là (ce qui ne veut pas dire que cette visée soit la plus modeste, en tout cas la moins exigeante), c’est soi-même : on crée pour s’accomplir, mais aussi pour se dépasser – ici comme ailleurs, l’expérience de la portée, qui est de facto celle des limites, pousse au franchissement des bornes, à la transcendance : tel l’éros qu’analyse Socrate dans son Phèdre, le désir de créer peut simplement s’assouvir dans l’œuvre, s’y absorber à titre d’accomplissement, n’offrant au créateur que le plaisir de cette adéquation du désir à sa matière – ou alors ne voir dans l’œuvre que le support transitoire de l’idée qu’il se fait du beau, et tenter de se rapprocher toujours davantage de l’absolu ainsi entrevu, en un effort continu d’outrepassement de soi, en une « anamnèse » ascensionnelle, qui permet à l’âme de trouver les « ailes » qu’elle a perdues.
Seconde perspective, et qui peut être conçue comme le degré suivant de la pulsion créatrice, elle aussi dialectiquement structurée entre immanence et transcendance, le créateur peut vouloir œuvrer au service des autres, qu’il s’agisse de viser au bien public, ou au bien commun. Cette « servitude volontaire », au bon sens du terme cette fois puisqu’au profit de la collectivité, peut en effet se contenter, si l’on peut dire car une telle ambition a sa noblesse, de servir l’intérêt général, qu’on peut aussi appeler l’intérêt public même si ce n’est pas tout à fait la même chose du point de vue notamment du droit. Mais le créateur peut aussi prétendre plus haut, et viser au bien commun, surtout s’il cherche à donner une dimension spirituelle à son entreprise, dans la mesure où un Georges Burdeau ne voit dans l’intérêt général que la laïcisation institutionnelle de l’ancien bien commun, et où un Jean-Marie Pontier se demande si à force de souplesse adaptative et d’incessantes évolutions l’intérêt général « existe encore ». Lors d’un colloque sur la personne organisé à l’ICES en 2018, Michel Boyancé rappelait que « dans la tradition philosophique qui remonte à Aristote, le bien commun est toujours défini comme étant bien du tout, et cause finale, mais loin de toute idée totalitaire, au sens moderne de ce terme de négation de la personne et de sa liberté » : en effet « la personne humaine singulière n’est pas à elle-même sa propre fin, même sur le plan spirituel, car c’est dans les relations d’une communauté qu’elle réalise son bien ». Dès lors la primauté du spirituel dans la personne n’enlève pas plus à la primauté du bien commun que celle-ci n’ôte quoi que ce soit à la dignité de la personne. La société n’est pas, dans cet éclairage, considérée comme un tout indistinct, mais comme vivant de relations, morales et spirituelles, de justice et d’amitié. Pour le chrétien cela porte un beau nom, cela s’appelle la charité, dont la raison étymologique s’oppose très exactement à la pesanteur : en soi donc, principe d’élévation de l’âme.
Et voilà qui, dans la lumière chrétienne, mène en voie directe à la troisième perspective : elle anime notre université depuis sa première session, c’est la création au service de la Création tout entière. Les deux autres vertus théologales – faites comme la charité pour guider l’humanité vers son accomplissement – évoquées par Paul dans sa première épître aux Corinthiens, sont la foi et l’espérance. On peut voir dans la première le principe d’une adhésion à la Création, au rebours de toutes les tentations de repli et de refus face au réel tel qu’on le présente trop souvent (c’est-à-dire en généralisant l’immédiat présent, précisément, en faisant de l’instant malheureux le motif d’une misère inguérissable de l’homme), et à l’encontre de cette solution de facilité que représente le ressentiment à l’égard du moment, cette « digestion qui n’en finit pas », pour citer Nietzsche : ce dernier rappelle sans cesse à travers son œuvre, singulièrement dans Généalogie de la morale, que cette incessante rumination de toutes les imperfections du monde qu’on se refuse à oublier, donc à dépasser, est le principal obstacle à la puissance de créer, que le passé est trop souvent le refuge de la stérilité, en somme le lieu même de la mauvaise foi, au sens propre comme au figuré. L’artiste, lui, est tout entier dans le devenir. Mieux, il pratique comme tout créateur, comme à l’occasion de tout enfantement, la vertu d’espérance, qui est croyance en l’avenir et, ajouterai-je, ouverture à l’altérité, refus du solipsisme, acceptation du même et de l’autre, humanisme essentiel. La foi dans le présent est aussi confiance dans la fécondité future du monde, ultime illustration de la fertile dialectique de l’immanence et de la transcendance.
Fins informées par les moyens, épanouissement des talents personnels et continu dépassement de soi, préoccupation de l’intérêt public et souci du bien commun, adhésion à la Création et confiance dans son avenir, sept cheminements créateurs – à nouveau sept rubriques, fera-t-on peut-être observer malicieusement. Le mieux qui puisse arriver à cette session, pour illustrer le propos qui précède, n’est-il pas alors que son parcours révèle de nouveaux points de vue, et en modifie l’initiale orientation ?
Alain Le Gallo
